Bien dormir, bien vivre !
Je grandis dans une ferme. Auprès de Lili et Colette, deux femmes exceptionnelles. Quelque deux-cents volailles vivent avec nous. Je suis un des rares mâles de cette basse-cour. Les coqs sont peu nombreux. Nécessaires mais pas indispensables. « Comme les hommes » affirment mes deux mamans. La volaille, c’est dans mon assiette que je la préfère. Leur chant à l’aube sous ma fenêtre, insupportable. Pas possible de faire une grasse matinée. Moi qui, par-dessus tout, aime dormir. N’importe où. N’importe quand. On me surnomme Alexandre. Pas le conquérant. Le bienheureux. Lili et Colette se préoccupent de mon avenir. Elles rêvent d’un fils vétérinaire. Seul bémol, l’école, pas mon truc. Ennui aussi profond que mon sommeil. Parfois, les rires moqueurs me ramènent dans cette salle aux murs gris avec ce prof à la blouse de la même couleur. « Que va-t-il devenir » interroge régulièrement Lili. « Il a le temps » répond invariablement Colette.
Et c’est un matin, en balançant des graines aux plumés que l’idée a germé. Mon avenir ? Une évidence : testeur de matelas. Je cours annoncer la nouvelle. Elles ne vont plus s’inquiéter. Je me souviens encore aujourd’hui de leurs mines incrédules avant qu’un fou rire les emporte. Vexé, je quitte la maison. Direction la bibliothèque. Quelles études ? Quels diplômes ? L’âge requis ? La formation ? Grosse déception. Aucun livre, aucune réponse. Même la bibliothécaire ignore tout de ce métier et va jusqu’à me traiter de p’tit marrant paresseux. Je la qualifie d’ignorante. Le temps passe. Lili et Colette ont un unique objectif. Me faire abandonner mon rêve, exercer un vrai métier.
Je dévore tous les magazines. En deux deux, j’acquiers tout ce qu’il faut savoir sur le repos ferme, équilibré, réparateur. Les antiacariens, les moelleux, les ressorts équilibrés, les anti-transpiration, les anti-allergènes, et j’en passe n’ont aucun secret. Lili et Colette cessent leurs assauts de destruction massive. Attendent patiemment que je saute de mon nuage. Elles y perdront leurs plumes.
Un centre commercial ouvre ses portes. Ma chance est là. Une enseigne : « La compagnie du matelas heureux ». J’entre. J’explique. Le directeur est perplexe. Il m’entraîne vers les lits exposés. M’en désigne un au hasard. Sans attendre, je déroule. Il sourit, m’aide à me relever, me pousse vers son bureau. Je signe mon premier contrat.
Mon métier ? Une réussite totale. Lili et Colette sont fières. Les gens viennent de loin pour recueillir mon avis. Je teste toute la journée. Aucune fatigue. J’ai ouvert mon propre magasin « Le plumard royal ». Ce matin, une jeune et jolie femme était à la recherche du matelas parfait. Après avoir pris tous les renseignements nécessaires, je lui ai conseillé mon produit phare, le « Matelas Alexandre ». Je me suis allongé. L’ai invité à en faire tout autant. S’est étendue à mes côtés. A été séduite immédiatement. Moi aussi.
Nos enfants ont pris la fâcheuse habitude de sauter sur tous les lits du magasin. Parfois, ils nous réveillent, c’est d’un pénible !