Prendre soin de soi

 

Ma mère me glisse cette phrase à l’oreille tout en m’embrassant. Surprise, je la regarde monter dans sa voiture sans rien dire. Le « bien » m’intrigue. Prendre soin de soi, d’accord mais « bien » prendre soin de soi… Je carbure à la vitesse de la lumière. Les idées les plus saugrenues surgissent. Elle s’inquiète pour moi ; elle sait des choses sur ma santé que j’ignore, elle est malade, va disparaître, me prépare à son absence… C’est le défilé du 14 juillet avant l’heure. On prend soin de ses enfants, nous prenons soin de nos parents quand ils vieillissent. Quand a lieu ce passage de témoin ?

Je m’installe dans le jardin, un verre à la main et une cigarette dans l’autre. Je souris, l’entends d’ici « Quand arrêtes-tu le tabac ? T’es sûre qu’il est pas un peu tôt pour boire un verre ? » Là, c’est certain, je prends pas soin de Moi. Est-ce qu’on prend davantage soin des autres ? Mes fracassés de la vie, qui a pris soin d’eux ? Repérer leurs maux, écouter leurs mots, comprendre ce qu’ils ne peuvent ou ne veulent pas dire. Mes jeunes cabossés se désespèrent, manquent d’espoir et de projets. Leurs parents n’en ont plus. Alors, tout tenter pour les décabosser, pour les aider à déverrouiller et transformer ce qui les empêche d’avancer. Un chemin fragile, incertain, enthousiasmant. Apprendre à s’aimer, à se pardonner, à ne pas en vouloir à l’Autre, aux Autres, à soi. Être bon avec soi. J’ai dû être un Saint Bernard dans une vie antérieure avec un tonnelet de rhum autour du cou.

Du coup, je me ressers un verre. Martin déboule de je ne sais où et vient se frotter contre mes genoux. J’attrape ma bête à quatre pattes, lui interdit de se plaindre. Il a croquettes et câlins à profusion. Et ma bête à deux pattes, est-ce que je prends soin d’elle ? Je prends soin du « nous », plus intéressant. Écouter Martin miauler, se demander pourquoi ; entendre Pierre rouspéter et comprendre pourquoi. Il suffit de lire, de regarder, d’écouter ce qui se passe dans le Monde pour justifier son coup de gueule. L’obscurantisme, la violence, le fanatisme, la déraison ne menacent plus, ils sont là. Les valeurs ne sont plus communes. Je mesure notre interdépendance. On ne prend plus soin de l’Autre dans ce monde. Terrifiant.

Pierre me surprend dans mes réflexions. Me lève d’un bond et l’enlace. Lui raconte. Me demande si Platon est dans le coin. J’insiste. Envie de poursuivre la conversation sachant que ce sujet ne peut se clore en quelques mots. Il y a tant à explorer, il me le fait remarquer. Il soupire, je souris et nous sers un verre repensant d’un coup à cette petite pépite trouvée : « Parfois ça fait du bien de faire des rêves rien qu’à soi, de s’aimer soi, de respirer pour soi, d’exister pour soi ».