Déjeuner en paix

J’en peux plus ! Les regards et les remarques désobligeantes de tous ces incultes sont insupportables ! Quelle belle brochette d’imbéciles et d’hypocrites ! Le désir des hommes et la jalousie des femmes, je les devine, les ressens. J’ai froid. À poil dans ce sous-bois, c’est pas la meilleure idée d’Édouard. Il aime bousculer les bourgeois. Pense que l’art va changer le Monde. En voyant tous ce parisianisme répugnant, je doute. Mais bon, c’est lui l’artiste. L’herbe est humide, j’ai les fesses gelées. C’est pas d’être nue qui me gêne, c’est le manque de soleil. Édouard et ses contrastes de couleur, c’est quelque chose. Les deux compères à mes côtés ne m’accordent pas le moindre regard. Risquent pas de me réchauffer. Je rêve d’un verre de vin. Pas prévu par Édouard. Déjeuner sans alcool, mortellement ennuyeux. Vraiment, j’peux pas rester. Mais sortir à découvert, impossible. Ma copine de tableau dans le fond hésite. Me prêter sa robe ? Que va dire Édouard ? Qu’est-ce que tu veux qu’il dise ? J’enfile sa tenue. Les garçons m’ignorent, continuent leur discussion. J’enjambe le cadre et je file ! Bye bye tout le monde !

 

Lorsqu’ils débarquent, je peins dans mon atelier. J’aime montrer mon travail mais ne sont pas là pour ça. Je dois me rendre en urgence au Salon. Sur la route, je cogite :  mon « Déjeuner sur l’herbe » a été décroché comme au Salon des refusés, piétiné, lacéré. Tout est possible. Les critiques le jugent obscène. Quels ignorants ! J’entre dans la salle. Un attroupement s’est formé autour de mon tableau. Inquiet, je me dirige vers tous ces gens. Et là, je découvre l’impensable. Sidéré, je m’approche, touche la toile. Aucun doute. Elle a disparu. Sans elle, le tableau est nu, vidé de sa substance. La force et l’opposition des couleurs, la composition, le placement des personnages n’ont plus de sens. Je découvre ma  baigneuse déshabillée. Autour de moi, murmures, rires. Rien ne me surprend de mes contemporains. Réfléchir sur la nudité et la moralité dans l’art, pas encore prêts. Renoncer ? Jamais. Je continuera à briser les conventions. J’ai toujours pensé qu’un Salon devait être un vrai champ de bataille. Là, pour le coup, c’en est un. Pourquoi est-elle partie ? Elle sait tout de ma peinture, des refus essuyés par différents jurys pour exposer. Merveilleuse modèle, elle me répète constamment que ça n’a pas d’importance, qu’elle aime poser pour moi. Anéanti, je quitte les lieux sans un mot.

 

Je ne faisais rien de mes journées, traînais déprimé. J’avais fermé les portes de mon atelier. Les critiques se déchaînaient. Peu m’importait. Et puis, un matin, elle a débarqué, s’est jetée dans mes bras, pleurant, me demandant de lui pardonner cette escapade. Je lui caressais les cheveux, murmurais que l’essentiel était son retour, que je comprenais. Nous sommes allés dans l’atelier. Je voulais lui montrer la prochaine toile. Quand elle la vit, elle éclata de rire. « Olympia », le prochain esclandre était là, sous nos yeux, terriblement vivant.